L’ORDRE DES FACTEURS
Dans une ville de deux millions d'âmes, le plus grand
obstacle d'Étienne n'est pas le trafic parisien, mais la cloison qui le sépare
de sa colocataire chaotique."
CADRE
: Un appartement haussmannien dans le
Marais, Paris. De nos jours.
PERSONNAGES :
- ÉTIENNE (30 ans) :
Ingénieur Civil. Sorti d’une grande école, il voit la vie comme une
équation parfaite. Élégant,
rigide, il cache une fascination pour le désordre qu'il s'interdit.
- CAMILLE (30 ans) :
Actrice. Elle vit d’auditions et d’espoir. Son chaos est une langue qu'Étienne refuse de parler. Elle est
intuitive, vibrante et fatiguée d’être "juste une coloc".
- MONSIEUR
GIRARD : Le voisin
du 4ème. Un Parisien de la vieille école, un peu coincé mais nostalgique
de la liberté des autres.
- MADAME
LEFEBVRE : La voisine
du dessous. Elle a un "radar" pour les crises de cœur et
distribue des vérités avec une politesse déarmante.
SCÈNE 0 : LE PROLOGUE – L’ORDRE DES FACTEURS
(Un salon divisé par une ligne invisible. Côté ÉTIENNE
: minimalisme clinique. Côté CAMILLE : un rack de costumes débordant et des
scripts partout. ÉTIENNE se bat avec une cravate en soie devant le miroir.
CAMILLE lèche une cuillère pleine de confiture de myrtilles.)
ÉTIENNE :
(Sans la regarder) Camille, as-tu vu mes boutons de manchette en argent ? Ceux
avec mes initiales. C’est mon premier rendez-vous avec la rousse que ma mère
m’a présentée. Une fille du 16ème.
CAMILLE :
(Léchant la cuillère) Troisième tiroir du buffet de ta tante… Une
"Héritière de l’Avenue Foch", j'imagine ? Si c'est ta mère qui l'a
choisie, elle doit avoir trois noms de famille et un appartement à Deauville.
Tu vas t’ennuyer avant même le premier verre, Étienne. Cette femme n’a aucun
sous-texte.
ÉTIENNE :
(Ajustant son nœud) C’est la suite logique. La stabilité. Je ne peux pas passer
ma vie en colocation avec une actrice qui répète du Racine à trois
heures du matin. Désolé d'être brusque, mais c'est ainsi.
CAMILLE :
(Elle se lève ; le mot "colocation" la blesse). Bien sûr.
"Colocataires". Même pas un petit "coloc" affectueux… Juste
deux personnes qui partagent un code postal. (Elle s'approche et ajuste sa
cravate ; ses doigts tremblent). Tu es… parfait. Si parfait qu’on dirait une
image de synthèse d'un immeuble où personne n'habite vraiment.
ÉTIENNE :
(Il se fige. Son souffle se coupe). La perfection n'existe pas, Camille. Mais
il faut de l'ordre. Les mathématiques ne mentent pas : l'ordre des facteurs
altère ma paix.
CAMILLE :
Je ne sais pas. Je te répondrai avec ces vers : "J'ai un
je-ne-sais-quoi... après avoir vu un qu'en-dira-t-on, et ça m'a fait un tel
machin, comme on dit, que je me suis bidule-chose."
ÉTIENNE :
Je n'ai aucune idée de ce que ça veut dire. Tu m'expliqueras ça un autre jour…
je suis pressé.
(On sonne. MADAME LEFEBVRE entre avec un bouquet de
rue.)
LEFEBVRE :
Eh bien, quel chic ! Je vous apporte de la Rue. C’est
pour attirer l’amour ou chasser les mauvaises ondes. Mettez-en sous vos oreillers—chacun le sien.
ÉTIENNE :
C’est juste un rendez-vous, Madame Lefebvre. Pour
la stabilité.
LEFEBVRE
: (Yeux sages) Vous savez, fiston… le
destin à Paris, c’est comme l’humidité : ça trouve toujours la fissure. (Elle
sort avec un clin d'œil).
ÉTIENNE
: Souhaite-moi bonne chance, coloc. (Il
sort).
CAMILLE
: (Chuchotant) Bonne chance à la rousse…
Mon Dieu, qu’est-ce qui ne va pas chez moi avec cet homme ?
SCÈNE
1 : LE JOURNAL DE BORD ET LA HOULE
(ÉTIENNE
à son ordinateur. Respiration courte. Une boîte de mouchoirs au bord du
bureau.)
ÉTIENNE :
(Un murmure à l’écran) Presque… l'horizon s'éclaircit… entre dans le port…
(CAMILLE entre avec une seule chaussure. Elle remarque
sa rigidité. Elle sort et rentre en faisant du
bruit avec ses clés.)
CAMILLE
: Tu as vu ma boussole ? J'ai
l'impression que les courants de cet appart me font toujours percuter ton
bureau.
ÉTIENNE
: (Ferme brusquement l'ordinateur).
J’étudiais les marées pour le projet du pont. Les mathématiques ne mentent
pas : l'hydrodynamique est une affaire complexe.
CAMILLE :
Tu as le front trempé. Y a eu une tempête sur ton moniteur ?
ÉTIENNE :
Humidité corrosive. Les mouchoirs sont pour la brume. C’est de la prévention
nautique.
CAMILLE
: Fais attention à ne pas naviguer seul
trop longtemps, Capitaine. Rentrer au
port est plus doux quand quelqu'un t'attend sur le quai pour t'aider avec les
amarres. (Elle sort).
SCÈNE 2 : LA CHALEUR DES DEUX COUVERTURES
(Nuit glaciale d'hiver parisien. Le radiateur claque.
ÉTIENNE est torse nu ; CAMILLE porte une fine nuisette en soie.)
ÉTIENNE :
Tu défies la biologie, Camille. Le parquet est gelé. Tu vas finir avec une
fluxion de poitrine.
CAMILLE :
(Derrière lui). Ma chambre est un igloo. Les
draps sont froids comme de l'acier.
ÉTIENNE
: (Il se tourne face à elle). Tu trembles.
CAMILLE :
Je tremble de froid… ou de manque d'air. Ma couverture est un mensonge. Elle
couvre, mais elle ne réchauffe pas.
ÉTIENNE :
La mienne est structurelle.
CAMILLE :
(Chuchote) Je pensais… qu’avec deux couvertures sur un seul lit… on pourrait
tromper le gel. Deux corps sous les deux.
ÉTIENNE
: (Se rendant). Logistiquement efficace.
Mais seulement pour le froid, Camille. Pas
de bêtises.
CAMILLE :
(Souriante) Pas de bêtises, Étienne. Chaque chose à sa place. (Noir).
SCÈNE
3 : LA TABLE BANCALE
(ÉTIENNE
sous la table basse en short, travaillant avec fureur.)
ÉTIENNE :
Camille ! Passe-moi la pince multiprise. J’ai besoin de quelque chose qui
tienne bon, quelque chose qui ne lâche jamais, quoi qu'il arrive.
CAMILLE :
(Penchée). Tu as de la sciure sur la cuisse, Étienne. On dirait une marque.
ÉTIENNE :
La marque n’a pas d’importance. C’est le bois qui cède. Donne-moi le tournevis
cruciforme. Je dois serrer ça fort ; si je laisse du jeu, ça va continuer à
tanguer.
CAMILLE :
Parfois, trop serrer casse la fibre. On pourrait mettre un carton… quelque
chose de plus souple.
ÉTIENNE :
Je ne veux pas de pansements. Je veux que les choses restent à leur place, même
si ça fait mal de les visser.
CAMILLE :
(Chuchotant) Les tables ne savent pas qu'elles sont instables. Mais nous, si.
SCÈNE
4 : L’ARCHITECTURE DU DÉSIR
(ÉTIENNE
est seul. Il nettoie le
rack de CAMILLE. Il s'arrête devant une cotte de mailles médiévale et un
harnais en cuir noir.)
ÉTIENNE
: (Rrangeant des cintres) Désordre… pur
désordre alternatif. Comment vit-elle parmi ces chiffons ? (Il touche la cotte de mailles ; cliquetis
métallique). Acier tressé. Intéressant. (Il sort
le harnais). Et ça ? Cuir noir… résistant. L’architecture de cet objet est
fascinante. C’est fonctionnel.
(Il
retire sa chemise. Il enfile le harnais et une casquette de cuir devant le
miroir. Sa posture change en une autorité pure.)
ÉTIENNE :
(Voix grave) "Citoyenne… je suis votre supérieur… vous devrez m'obéir.
Comme si vous étiez mes… mes instincts de chien."
(GIRARD et LEFEBVRE observent par la porte. ÉTIENNE ne
les voit pas. CAMILLE arrive et reste pétrifiée au fond.)
GIRARD :
(Chuchotant) Un motard de l'enfer a forcé la porte du 4B.
CAMILLE :
Eh bien… on dirait que c’est soirée cuir dans l’appartement.
ÉTIENNE :
(Sursaute, tentant de cacher son torse). C’est… c’est un test de matériaux ! Je
vérifiais la résistance face à la pression atmosphérique !
LEFEBVRE :
(Riant) Fiston… ça vous donne un regard bien plus profond.
CAMILLE
: (S'approchant). Ça a du style, Étienne.
Beaucoup de structure.
ÉTIENNE
: (Fuyant vers sa chambre, trébuchant). C'est fini ! Je ne vous permets pas de rire de mes
recherches scientifiques ! Camille, y a un nœud de sécurité—aide-moi !
SCÈNE 5 : L’UNIFORME ET LE FAUX-SEMBLANT
(ÉTIENNE à son PC, tendu. CAMILLE entre habillée en
gendarme pour un casting.)
CAMILLE :
Citoyen ! Identifiez-vous. Zone de haute sécurité émotionnelle.
ÉTIENNE :
(Sans regarder). Camille, arrête. Je n’ai pas le cœur à tes jeux d'actrice.
CAMILLE :
(Tournant autour de lui). Je ne suis pas Camille. Je suis l'officier chargé de
faire régner l'ordre. Tu trouves que j'impose le respect, Étienne ?
ÉTIENNE :
(Déglutissant). Tu as l'air de quelqu'un qui n'accepte pas de "non".
CAMILLE :
Si je t’arrêtais pour "omission d’affection"… tu te laisserais faire
?
(GIRARD entre. ÉTIENNE s'écarte brusquement).
ÉTIENNE :
Va te changer. Mon rendez-vous arrive. Je n'ai pas le temps pour ça.
CAMILLE :
L’ordre est une prison propre, Étienne. Mais quelqu’un doit bien finir par
jeter la clé.
SCÈNE 6 : LA TÉLÉCOMMANDE ET LE CRABE ERMITE
(ÉTIENNE nettoie. CAMILLE mange une tartine à la
confiture de myrtilles.)
ÉTIENNE :
Ne laisse pas de miettes, Camille.
ÉTIENNE :
(Touche la télécommande ; sa main reste collée). Tu as couvert la télécommande
de confiture !
(La télé s'affole, les chaînes défilent.)
TV (VOIX) :
"Le crabe ermite ne reste généralement pas longtemps dans sa vieille
carapace..."
ÉTIENNE :
La télé a une volonté propre ! Ce crabe est en train de me juger !
(LEFEBVRE
entre).
LEFEBVRE
: Il faut abandonner les vieilles
carapaces quand on n'y tient plus. Parfois,
c'est juste une question d'apprécier ce qu'on a sous les yeux. (Sort).
SCÈNE FINALE : L’INAUGURATION DU CHAOS
(Statique bleue sur la TV. ÉTIENNE tient la
télécommande avec un chiffon. Il tremble.)
ÉTIENNE :
(Voix tranchante) Tu ne peux pas simplement… tout déconfigurer ! Je ne peux
même plus regarder les infos chez moi.
CAMILLE :
(Se levant) Tu ne préférerais pas rester en silence avec moi, Étienne ?
ÉTIENNE :
(Se tourne brusquement). Je n’aime pas quand tu me regardes comme ça—comme si
tu savais quelque chose que j'ignore !
CAMILLE :
Je sais exactement ce que tu sais aussi… Arrête de jouer la comédie avec moi.
ÉTIENNE :
J’avais un plan, Camille. Une carte. Une vie logique… et tu n’étais pas sur
cette carte.
CAMILLE :
Et ton plan, il prévoyait de me réchauffer à trois heures du mat' ?
ÉTIENNE :
(Criant) Je préfère les choses prévisibles à ce "je-ne-sais-quoi" qui
me coupe le souffle quand je te vois !
(Un
baiser explosif. Reddition totale d’Étienne. La télécommande tombe. Ils
s'enlacent avec fureur.)
ÉTIENNE :
(Chuchotant) Qu’est-ce qu’on vient de faire ?
CAMILLE :
Je… je voulais juste que tu arrêtes de calculer.
ÉTIENNE
: (Riant) Dieu ! C’était si facile ! Toute cette carapace brisée par un seul baiser !
(Rire
bruyant, libérateur. Ils s'embrassent à nouveau. GIRARD et LEFEBVRE sourient à la porte).
ÉTIENNE :
Fini la télé ! Balance la télécommande ! On va rentrer au port ensemble… Ta
chambre ou la mienne ?
CAMILLE :
La mienne. J’ai mis des draps propres.
ÉTIENNE :
Il faudra vérifier ça par une inspection sur le terrain.
(Ils s’enlacent alors que la statique s’éteint,
laissant seulement la lumière chaude de Paris sur eux.)
RIDEAU.
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