Le Banquet des POISSONS DE L'AIR
Une farce onirique, absurde et chevaleresque en un acte
Personnages :
- ÉTIENNE (Le Page aux Yeux de Terre) : Le protagoniste. Il porte une armure faite de vieux morceaux de toile et de parchemins. Son regard cherche toujours l'horizon.
- GAINSBOURG : Son double. Un lutin bondissant, vêtu d'un pourpoint de velours rose délavé, la huppe haute et des grelots. La voix de l'effronterie et du rythme physique.
- BELMONDO : Son triple. Un géant mélancolique avec un masque théâtral de zazou de la cour. Corpulent, cynique, mais d'une profonde fragilité. L'exhibitionniste de l'âme.
- LA REINE (La Mère) : Une monarque de pierre calcaire, coiffée d'une couronne d'épines et tenant un sceptre qui est une énorme cuillère en bois. Elle ne plie jamais, n'embrasse jamais ; elle nourrit, seulement.
- LA SIRÈNE DE L'ESCARPOLETTE : Une créature mi-poisson, mi-coussin de soie. Elle parle d'une voix de velours radiophonique, bien que ses mouvements soient un balancement maladroit de nageoires.
- FRANTZ (Le Licorne de Neige) : Un être mythologique germanique, aux crins blonds et à l'élégance glaciale. Il va et vient sans toucher personne, distribuant de faux éclats.
- CAPITAINE (Le Gardien Ailé) : Un énorme limier aux ailes de gaze qui veille depuis les ponts suspendus du rêve.
- CHŒUR DE MOINES CARMÉLITES, CRABES EN HAUT-DE-FORME, ALPINISTES MOQUEURS ET PÈRES NOËL DANSANTS.
ACTE UNIQUE
*(L'action commence par une musique stridente de cuivres brisés. Un Père Noël sur échasses et un élan géant en tutu traversent la scène en exécutant un tango rigoureux de slapstick, trébuchant délibérément sur leurs propres pattes. Chute comique. Ils se relèvent et s'enfuient).*
*(À la table monumentale du festin, la Reine sert des louches d'une morue qui brille d'une lumière propre dans des assiettes d'étain. Étienne, Gainsbourg et Belmondo sont assis ensemble, serrés sur une seule chaise).*
LA REINE
*(D'une voix monocorde, rigide comme un poteau télégraphique)* Mangez du poisson du sel. Buvez du cidre des lutins. C'est le minuit du siècle. À l'an de douze coups, le protocole royal exige l'Échange des Distances.
*(Un coucou détraqué sonne. Les trois Étienne se lèvent maladroitement, se cognant dans une chorégraphie emmêlée. Étienne tente d'embrasser la Reine, mais elle se tourne de profil, devenant littéralement une statue de sel immobile. Étienne embrasse l'air vide).*
ÉTIENNE
*(Au spectateur, avec ironie)* L'étreinte du solstice dans le royaume de La Maison de Pierre. Un rituel d'épées croisées où les corps ne doivent jamais se frôler. Ma mère, souveraine des distances, préférait me transmettre la chronique du Roi Mort avant ma naissance... ce monarque violent et chauve qui effrayait les tisseuses du pays en révélant ses armoiries interdites dans les parcs publics.
GAINSBOURG
*(Faisant une culbute spectaculaire)* Un roi qui t'aurait banni pour la couleur de tes yeux muets ! Lui, qui se croyait le descendant des conquistadors de la péninsule, et toi, un simple page à la peau de boue de cette vallée !
BELMONDO
*(Sortant un grand miroir de son pourpoint)* Bah ! Au moins, la confrérie résiliente des nés dans les années soixante-dix a appris à soigner ses blessures avec de la salive de grillon. Regardez-nous maintenant ! Portant la malle des souvenirs flous comme s'il s'agissait d'or, alors qu'elle ne contient que des pierres de rivière et des gâteaux de fruits pétrifiés.
*(Soudain, la lumière vire au bleu marine électrique. Un rideau de bulles inonde la scène. Le sol gronde).*
ÉTIENNE
La mer... l'écume monte. Mais cela sent la lavande et les fils à linge. Quelqu'un lave l'océan avec de la lessive !
GAINSBOURG
*(Flottant sur le ventre au sol, imitant la nage)* C'est la marée de savon ! Attention à la Vague de la Tante Scorpion !
*(Du fond émerge un costume géant en forme de Crabe portant une mantille en dentelle et un éventail (La Tante). Elle tient par la main un enfant-marionnette de deux ans vêtu d'un maillot de bain médiéval noir, absurdement petit, qui lui serre le nombril).*
TANTE SCORPION
*(Voix perçante, de sorcière de conte)* Sortez ce page basané du sable brûlant ! Qu'il se noie dans la saumure salée jusqu'à ce que ses yeux deviennent rouges comme mes pinces ! Regardez-le, avec ses cheveux collés au crâne comme un timbre-poste !
*(Un Poulpe et un Crabe royal traversent l'avant-scène. Ils s'arrêtent au centre, se fixent, retirent solennellement leurs hauts-de-forme, s'entrechoquent les carapaces dans un grand "CLACK !" de comédie physique et changent de direction. Deux Alpinistes avec des cordes colorées traversent suspendus au plafond, riant faussement : "Héhé, regardez les Étienne sur leur plage de pacotille !").*
*(La scène se fragmente. Une forêt gelée remplace la plage. L'odeur de bois vert et de fumier de licorne remplit l'air. Une lourde tente de toile écrase les trois Étienne).*
ÉTIENNE
*(Passant la tête à travers la toile)* Dix-sept hivers nous portions dans nos corps ! Le froid sibérien de la montagne nous unissait tant que les frontières des uniformes de scouts s'effaçaient.
BELMONDO
*(Sortant d'un pas théâtral, secouant un givre imaginaire)* Avouons-le, Monsieur Masculin. Dans cette toile qui pesait sept cents livres, sous prétexte de somnambulisme, tu cherchais le baiser du Chevalier Rubis. Tu feignais le mythe de la transe pour toucher l'armure d'un autre.
GAINSBOURG
*(Faisant sonner ses grelots)* Et à l'aube, le sol de la tente semblait couvert du lait concentré des gnomes ! "Si seulement on avait été tout seuls..." taquinaient les ménestrels. Mais le page Étienne a toujours préféré le théâtre des grimaces face au miroir.
ÉTIENNE
*(S'approche de l'avant-scène, changeant rapidement d'expression)* Pendant trois ans, j'ai été mon propre public. J'ai mué dans l'argent du miroir jusqu'à devenir la seule chose que je sais être avec une liberté absolue... un poisson rouge volant !
*(Étienne court sur scène les bras écartés. Les lumières projettent son ombre géante volant sur des pyramides de carton et des feux de signalisation universitaires flottants).*
*(Une balançoire descend du plafond avec des néons roses. Dessus est assise la Sirène de l'Escarpolette, balançant sa queue d'écume. Étienne s'approche, s'appuyant sur son épée de bois).*
SIRÈNE
*(Voix de conteuse)* Ah, Étienne... ainsi tu résides toujours dans le même comté d'asphalte et de lacs asséchés ?
ÉTIENNE
J'ai changé de tour trois fois, créature marine. Mais la carte du désir détient les mêmes royaumes inaccessibles.
GAINSBOURG
Dis-le enfin ! Tu as vécu dix ans dans le château de la Licorne de Neige Frantz, le petit âne allemand. Un être aussi innocent qu'égocentrique !
BELMONDO
*(Imitant un serveur versant des verres)* À quiles jeunes filles du coin se collaient comme des aimants dans les tavernes royales ! Il couchait avec tout le royaume... sauf avec notre page ! Ce cher Frantz n'accordait que de faux espoirs, comme ceux que Prométhée enferma dans la boîte de douleur. Des heures passées à s'appeler "Mon petit âne, doux petit âne", croyant que la rhétorique pouvait remplacer le feu.
*(Frantz, la Licorne de Neige, trotte avec arrogance. Il passe droit entre les Étienne, jette une poignée de confettis brillants sur la tête d'Étienne et disparaît par une trappe avec un bruit de "Plop !").*
ÉTIENNE
*(Le poing serré)* Maudit matérialisme érotique ! L'érudit de la cour m'avait prévenu : c'est la pulsion qui nous fait trébucher sur la même pierre de moulin. Tomber amoureux à soixante ans du jeune forgeron du village voisin — un chevalier de trente hivers, inaccessible, qui veut seulement "être poli". Je suis absolument fatigué de la politesse des héros !
BELMONDO
*(Pleurant comiquement avec un mouchoir géant)* Nous voulons pleurer ! Le page devient transparent aux yeux du royaume. Les vieux mages se changent en cristal. Personne ne regarde notre plumage !
*(Un tendre hurlement se fait entendre. Les nuages s'ouvrent et le chien Capitaine descend, ses ailes de gaze battant le vent. Dans son museau, il porte une branche de céleri doré).*
ÉTIENNE
*(Tombe à genoux, le ton absurde s'évanouit un instant ; une vérité brute remplit sa voix)* Capitaine ! Le gardien de mes jours d'exil. Tu es parti dans mes bras l'hiver dernier, géant et lourd, sans que la magie des guérisseurs ne puisse arrêter l'horloge de ton sang. La culpabilité du fer me hante, de ne pas t'avoir emmené dans les prairies du nord...
CAPITAINE
*(La marionnette remue la queue mécaniquement ; une voix profonde et chaleureuse hors scène résonne)* Je remue la queue depuis le firmament des chiens fidèles, mon page. Tu étais le centre de ma carte. Il n'y a pas de culpabilité au royaume de ceux que aiment sans condition. Continue d'écrire la farce.
*(Capitaine remonte lentement. Gainsbourg et Belmondo jettent des guimauves dans le feu de camp qui commence à s'éteindre).*
*(La scène se remplit d'une Cour de Fantômes vêtus de vêtements du Grand Siècle mais portant des masques extraterrestres. Un ventilateur géant au sol souffle de l'air, devant lequel un Fou avec une couronne de papier récite des vers shakespeariens dans une langue inventée. Une musique théâtrale rythmée commence à jouer).*
ÉTIENNE
*(Drapant une peau de renard sur son armure de toile)* Que les morts passent ! Que ceux qui sont tombés dans les fléaux des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix passent ! Je ne les cherche pas dans les nuages, mais dans les vieux passages en bois des temples dominicains, où mon effigie a été brûlée par l'Inquisition de la pudeur. Je danse encore seul sur le sol de La Maison de Pierre !
GAINSBOURG
*(Dansant un rap sauvage avec des pas de clown de cirque)* C'est ça ! Même si la farce est onirique et que les voisins regardent depuis leurs fenêtres mornes, avec leurs six filles et leurs vies de cendres... nous avons les poissons rouges volants !
BELMONDO
*(Ouvrant les bras au public, avec un clin d'œil comique)* Le désir ne s'éteint jamais ! C'est l'enfer qui nous pousse vers l'impossible. Sachant pertinemment que cela signifie un échec catastrophique, nous faisons un saut comique dans l'immortalité !
*(Les trois Étienne se prennent la main. La scène commence à se remplir de vieux journaux brûlés qui volent comme des papillons noirs. L'odeur d'alcool médical et de souvenirs anciens remplit l'air. Une dernière rangée de poissons rouges descendent du plafond, s'arrêtant à la hauteur des yeux).*
ÉTIENNE
Lâchez les valises du passé. La leçon à l'école du mensonge est terminée. Il n'y a pas de tombes pour répondre, seulement cette scène flottante.
*(Étienne souffle vers le public. Une pluie de savon et de confettis roses inonde le théâtre. Les trois Étienne font une révérence exagérée, se cognant la tête dans un dernier slapstick mécanique alors que le rideau tombe).*